Willis from Tunis : le chat de Nadia Khiari nourri à la satire politique

Willis from Tunis : le chat de Nadia Khiari nourri à la satire politique

Peintre et enseignante aux Beaux-Arts de Tunis au début de la révolution tunisienne en 2011, Nadia Khiari a délaissé quelque peu ses pinceaux pour Facebook et Twitter, dessinant les évènements de son quotidien. A travers les aventures de son chat Willis from Tunis, elle se moque avec beaucoup d'humour des évènements qui ne prêtent pas à sourire, dénonçant au passage l'absurdité de certains régimes ou personnages politiques et des mentalités stagnantes. A la fois actrice et observatrice de la société tunisienne et internationale (notamment la France), elle prête désormais son talent à des journaux comme Siné Mensuel ou le Courrier International.

Après avoir bataillé pour défendre sa liberté d'expression, elle n'est pas prête à se taire ni à se laisser brider dans sa création. Derrière son ordinateur à Tunis, avec les miaulements de son chat Willis (le vrai) en fond, Nadia Khiairi a accepté de nous parler de son travail de caricaturiste et de l'auto-édition de ses deux premiers recueils de satires politiques. Rencontrée le jour de la commémoration de la mort de Zouhair Yahyaoui, un cyberdissident ayant milité contre la dictature et la censure, elle dresse également un bilan des changements dans la société tunisienne depuis la révolution, dans son travail de dessinatrice et au niveau des droits des femmes.

  • Comment définiriez-vous votre métier de caricaturiste ?

Quand je suis "tombée dedans", c'était presque un pur hasard. J'ai commencé à dessiner pour faire rire mes copains, parce que ce n'était pas le moment de rigoler. J'avais aussi besoin de dominer mes peurs au moment de la révolution et le meilleur moyen était d'en rire. Encore aujourd'hui, quand quelque chose m'angoisse ou me met en colère, j'ai besoin de prendre du recul et de m'en moquer, de tourner ça en dérision ou de montrer encore plus l'absurdité de l'actualité ou des propos de certains politiques. Quand je dessine, je dessine par besoin.

J'ai demandé au dessinateur Siné [Siné Hebdo, Siné Mensuel] pourquoi il dessinait depuis 60 ans. Il m'a dit : "pour rendre les gens moins cons". Je lui ai demandé : "ça marche ?" "Non, ils sont encore plus cons qu'avant !". Moi, ce n'est pas pour rendre les gens moins cons. J'observe les cons ! Mais ce n'est pas un métier pour moi. Je suis prof [d'arts plastiques] à mi-temps. C'est mon métier, ce qui me permet de gagner ma vie et j'adore ça.

  • Comment choisissez-vous les sujets d'actualité que vous croquez ?

Par exemple, je suis en train de faire un dessin que je vais publier tout à l'heure. Aujourd'hui, c'est le 13 mars et il y a 10 ans, Zouhair Yahyaoui, l'un des premiers cyberdissidents sous Ben Ali, est mort. Donc, je fais un dessin pour le souvenir, pour l'hommage. Zouhair est un des premiers à s'être battu pour cette liberté, pour combattre la dictature. C'est entre autres grâce à lui qu'aujourd'hui on peut s'exprimer. Il a été emprisonné parce qu'il exerçait son droit à la liberté d'expression. Donc, aujourd'hui je fais un dessin pour le rappel, parce que j'entends beaucoup de gens regretter Ben Ali. C'est juste pour dire, regardez ! Rappelez-vous ce que c'était Ben Ali ! Lorsque l'on voulait visiter une page « interdite », l'erreur 404 s'affichait à la place [voir le dessin ci-dessous].

  • Vous sentez-vous plus libre dans vos dessins sous le régime tunisien actuel que sous Ben Ali ?

Ah oui, complètement ! Pour moi, c'est une révolution. Dans ma vie, du jour au lendemain, j'ai pu enfin m'exprimer. Pendant 37 ans j'ai fermé ma gueule. Donc, là je l'ouvre bien grande et ça va être compliqué de la fermer à nouveau. Et tous les Tunisiens sont dans le même cas, même si la réalité est difficile aujourd'hui.

Les raisons pour lesquelles il y a eu cette révolution, la justice sociale, la misère, le chômage, la corruption, le népotisme... Tout cela n'est pas encore gagné. Il y a eu des tentatives de confiscation régulières [de journaux] depuis 5 ans, sous les différents gouvernements qui se sont succédé. Mais les gens se sont battus pour la liberté d'expression, parce que des gens comme Zouhair sont morts, ont souffert, ont été torturés pour cela. Donc, oui je suis libre aujourd'hui, cela n'a plus rien à voir. Même si c'est compliqué, même si les tabous ont changé.

  • Quels sont les tabous actuels ? Est-ce que vous vous autocensurez ?

Je continue à dessiner de la même manière. Je ne me bloque pas. Je ne m'autocensure pas parce que justement Ben Ali avait réussi cela. La censure était ultra-présente, mais nous étions devenus tellement paranos, qu'en plus on s'autocensurait. Il avait gagné. On avait peur tout le temps.

Aujourd'hui, le génial dessinateur tunisien « Z », qui dessinait déjà à l'époque de Ben Ali en étant censuré évidemment, disait sur le site Débatunisie que nous sommes passés du tabou ZABA [ne pas critiquer Zine el-Abedine Ben Ali] à Zaballah avec les membres du parti Ennahdha qui, à travers leurs discours, ont réussi à ne faire parler les Tunisiens que de religion. Les diviser entre bons et mauvais musulmans. Ceux qui étaient avec eux étaient évidemment des bons musulmans, et ceux qui les critiquaient s'opposaient à l'islam. S'attaquer à Ennahdha c'était s'attaquer à l'islam donc blasphémer. C'est pour cela que Rached Ghaanouchi voulait absolument mettre cette atteinte au sacré dans la constitution, parce qu'il voulait sacraliser son parti.

Quand je dessine, je décortique la manière dont ils instrumentalisent la religion. Et j'ai toujours fait des dessins sur eux, pour montrer comment ils jouaient avec cela.

  

C'est pour cela que je suis restée anonyme les trois premiers mois. Un vieux réflexe. Quand Ben Ali s'est enfui le 14 janvier 2011, j'ai vu l'avion décoller et je me disais que ce n'était pas possible, que c'était un fake qu'il parte aussi vite. On a attendu 23 ans alors qu'il s'est barré en un mois. Et puis, dans mon petit quartier, on connaissait ses proches. Et ils tournaient avec leurs milices et les matraques télescopiques. Ils ne sont pas partis eux. Alors, forcément, il y avait encore cette peur. Donc, je suis restée anonyme un moment. Et sur internet, les systèmes de surveillance existent encore donc je reste prudente. Il n'est pas possible d'avoir un jardin secret sur internet.

  • Cachée derrière votre chat il y a trois ans, qu'est-ce qui vous a poussé à laisser tomber le masque ?

J'ai montré ma tête au bout de trois mois lors de ma première signature de bouquins. Mais je ne me suis jamais faite filmer pendant un an. J'ai commencé à me montrer quand j'ai vu comment les choses tournaient. Je me disais que se montrer est dangereux mais c'est aussi une protection. On discute de cet anonymat avec le dessinateur tunisien « Z », qui est encore anonyme. Cela permet de dessiner autrement, de n'avoir aucun filtre. Quand on est connu, c'est un peu plus délicat. Si j'étais encore anonyme aujourd'hui, est-ce que je dessinerais pareil ? Est-ce que j'aborderais les mêmes sujets de la même manière ? Je me pose encore la question.

  • En quoi votre travail sur la page Facebook de Willis from Tunis diffère de celui au sein de la rédaction de Siné Hebdo ou du Courrier International ? Est-ce que l'on vous impose des sujets ?

Ah non ! J'ai une liberté totale. Vous imaginez bien Siné (rires). Ce n'est pas son genre ! J'ai carte blanche. Je leur envoie mes dessins et ils choisissent celui qui convient le mieux à l'actualité. Disons que l'exercice est compliqué par rapport à Siné Mensuel, parce que comme son nom l'indique c'est un mensuel. L'information ne doit pas être caduque. Il faut qu'elle dure un mois. Donc je ne peux pas aborder des sujets d'actualité très précis. Par exemple, je ne peux pas dessiner Béji Caïd Essebsi [actuel président tunisien] parce que s'il meurt pendant le mois, cela marche plus ! Donc j'essaye d'aborder des sujets assez généraux. Je donne une carte postale de ce que je ressens, l'ambiance, l'atmosphère. Parfois, j'accompagne le dessin avec un texte.

C'est différent du Courrier International à qui j'envoie mes dessins qu'ils stockent dans leur banque de données. Ils choisissent ensuite et associent le dessin à l'article selon le sujet. Et sur les réseaux sociaux, je n'ai pas de patron donc je fais ce que je veux.

  • Qu'est-ce qui prime entre le dessin et l'écrit ?

Je suis assez bavarde donc j'éprouve toujours le besoin d'accompagner mes dessins avec du texte. J'admire beaucoup les dessinateurs qui font des dessins muets. Ils utilisent des symboles graphiques compris par tout le monde. J'ai toujours besoin de parler et le dessin appuie le discours. L'un ne prime pas sur l'autre. J'essaye de condenser un maximum pour que le message et l'impact soient directs.

  • Vous êtes peintre, pourquoi avoir privilégié le dessin à la peinture pendant la révolution tunisienne ?

Vous avez-vu comment je dessine ?! Autant ma peinture, mon travail artistique à côté est très travaillé, pointilleux, méticuleux. Autant Willis c'est ma récréation. Je ne me soucie pas vraiment de la qualité du dessin mais surtout de la rapidité. Quand j'ai commencé pendant la révolution, c'était pour témoigner à vif de ce qui se passait. Donc je ne privilégiais pas vraiment l'aspect esthétique et je continue encore aujourd'hui.

  • L'égalité homme-femme est un sujet récurrent dans vos dessins. En 2013, vous disiez que la femme était vue par certains Tunisiens « comme le complémentaire de l'homme et non comme son égal ». Quel est le bilan 2 ans après ?

C'était une proposition d'article pour la constitution : « la femme est complémentaire de l'homme ». J'ai bondi et je n'étais pas la seule. D'avoir l'impression d'être considérée comme une appendice masculin, c'est dingue ! Ils ont abandonné l'article parce que cela a fait du bruit. Mais dans la constitution finale, l'égalité homme-femme en droits et en devoirs est écrite noir sur blanc. Donc c'est une victoire. Dans le monde arabe en tout cas, c'est exceptionnel. Mais dans les mentalités, il y a encore énormément de boulot. Il faudrait que les politiques aient le courage de faire des réformes pour cette égalité, pour qu'elle soit tangible et réelle.

Oui, on a le droit de pouvoir travailler comme les hommes mais nous n'avons pas le droit d'être payées pareil. La dot existe toujours même si elle reste symbolique. Le domicile conjugal est considéré comme appartenant au chef de famille, qui est l'homme. Une femme ne peut pas voyager avec ses enfants mineurs sans l'autorisation de l'homme. Il y a eu des avancées au niveau des droits féminins, mais un texte génial de Sophie Bessis parle d'ailleurs à ce sujet, de féminisme d'état.

Dès qu'à l'international, Ben Ali était critiqué sur sa politique vis-à-vis des droits de l'homme, il organisait des rencontres, sortes de vitrines, où il mettait en avant le droit des femmes. On utilisait le « féminisme d'état » pour cacher ce qui se passait. Ce que j'espère, c'est qu'on ne continuera pas comme cela. Si des droits sont donnés aux femmes, ce ne doit pas être pour les instrumentaliser.

  • Faire de la satire politique a-t-il été un frein pour trouver un éditeur ?

Non, j'ai eu des propositions mais c'était un peu l'arnaque ! En mars 2011, j'étais prof aux Beaux-Arts de Tunis et comme tout prof contractuel, j'étais payée avec 7-8 mois de retard, chose qui arrive encore aujourd'hui aux profs. Donc je me suis auto-éditée parce que j'avais les sous pour le faire. Je voulais être libre de le faire comme j'en avais envie. Je ne suis pas passée non plus par une société de distribution, parce que là aussi c'est l'arnaque. Je suis passée par le réseau des libraires qui ont joué le jeu.

Avec la parution du premier tome, je me suis remboursée et avec les bénéfices, j'ai pu publier le deuxième. J'ai travaillé avec les éditions de La Découverte en France qui m'ont proposée de faire un recueil. Une éditrice libanaise m'a aussi publié en langue arabe. L'important est que je reste libre de faire les choses comme que je veux.

  • Avez-vous retravaillé toutes vos blagues et vos jeux de mots pour la publication libanaise ?

Traduire des jeux de mots en Français est compliqué. J'avais peur que cela perde en saveur parce que j'ai tendance à dire pas mal de grossièretés. Je me rappelle d'un dessin où un chat traitait un autre chat de chien. Chez nous « kelb » (« chien ») est une insulte. L'éditrice me disait que cela ne passait pas. Donc il a fallu batailler un peu pour que cela ne devienne pas insipide, consensuel et mou. J'ai réussi quand même à garder l'esprit, même si c'est différent en arabe littéraire.

  • Après les attentats de Charlie Hebdo et de Copenhague, quelles sont les craintes des dessinateurs et des caricaturistes que vous côtoyez ? Hésitent-ils à se déplacer ?

Moi, non. Parce que nous le terrorisme, le djihadisme, les attentats, les meurtres, les égorgements, malheureusement, c'est notre quotidien. Toutes les semaines, il se passe des choses assez atroces. Et si on a peur, ils ont gagné. Alors, bien sûr, il ne faut pas être imprudent. C'est assez atroce ce qui s'est passé. Tignous c'était un copain. Avant cet aspect symbolique et Je suis Charlie, moi c'est un pote qui s'est fait massacrer à coups de kalache. C'est horrible. Rien que pour cela, il faut continuer. Qu'ils ne soient pas morts pour rien.

J'en discute avec d'autres dessinateurs qui sont en France ou ailleurs, dont le métier de dessinateur était de faire de la satire politique et non de l'activisme politique. Maintenant, chaque dessin est devenu un acte politique et ils n'ont rien demandé. Moi, depuis le départ, c'est un peu ce que je fais donc cela ne va pas changer ma manière de dessiner.

Mais malheureusement en Europe, on est un peu dans la psychose. Je suis allée à quelques évènements. Le fait d'avoir la sécurité, c'est gênant parce qu'on se demande où on va comme ça. La mort de ces dessinateurs, je ne veux pas qu'elle serve aux fachos de tous bords ni à l’État pour créer des lois liberticides, sous prétexte de protéger la population.

  • Vous continuez à publier régulièrement de nouveaux dessins sur la page Facebook de Willis from Tunis et le site Yaka Yaka. Travaillez-vous sur un troisième recueil ?

J'ai préparé le tome 3 mais il revenait trop cher à la conception et à la vente. Je ne vois pas l'intérêt de vendre un livre cher parce que je veux qu'il soit diffusé. Donc j'ai laissé tomber et je travaille sur un manuel, que je vais auto-éditer sauf si je trouve un éditeur intéressé.

C'est un manuel de 70 leçons à l'usage d'un dictateur pour qu'il fasse une vraie bonne dictature, pas un truc mal fichu. Il explique comment installer un système dictatorial, arriver au pouvoir, instaurer ce système dictatorial, la corruption, le népotisme, la censure. Cela décortique tout en plusieurs leçons avec des dessins. Et ce livre ne concerne pas seulement la Tunisie, c'est un sujet international. En faisant mes recherches, je me suis rendue compte qu'il n'y a pas beaucoup de démocraties dans le monde finalement.

En attendant la sortie du manuel du dictateur, les dessins de Nadia Khiari sont à retrouver :

Vous la croiserez peut-être aux Rencontres du dessin de presse organisées par le journal satirique Zélium, qui se dérouleront les 20 et 27 mars prochains à Montreuil (93). Elle sera également présente au Salon du livre de Paris le 20 mars pour une table ronde titrée « Droit d'auteur et liberté d'expression : pour que vive la création ».

Des liens pour approfondir

  • Tunisie : après la révolution, site du journal Mediapart : dossier regroupant plusieurs articles datant de 2011-2012 permettant de comprendre les évènements des mois de décembre 2010-janvier 2011 et la période ayant suivi le départ de Ben Ali.
  • Révolution tunisienne de 2010-2011, Wikipedia : détail du contexte du début de la révolution, la chute de Ben Ali, la succession des gouvernements de transition, la censure des médias...
  • Révolution et internet, le rôle des médias sociaux, Romain Lecomte  : docteur en sciences politiques et sociales à l'université de Liège, Romain Lecomte sur le rôle d'internet, des cyberdissidents et des réseaux sociaux dans la révolution tunisienne. L'article décortique aussi les différents systèmes de répression et de censure de la presse et sur internet, avant et pendant la révolution
  • La révolution n'est qu'une grande déception, Moncef Dhambri : publié dans le journal tunisien Kapitalis et repris dans le Courrier International, cet article datant du 11 décembre 2014 fait état des avancées sociales en Tunisie et de la politique d'Ennahdha

* Photo de Karim Mrad. Tous droits réservés.

** Dessins de Nadia Khiari extraits de la page Facebook Willis from Tunis 

Posted on 16/03/2015 by Nawal Lyamini Portraits & Interviews, Histoires de Femmes 0 2503

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